À la rencontre d’Aliou Diagne, des chantiers aux pistes de padel : itinéraire d’un des pionniers du padel sénégalais

Le padel sénégalais a ses figures. Certaines brillent par leurs résultats, d’autres par leur impact.
Aliou Diagne appartient à cette seconde catégorie. Un parcours atypique, profondément humain, qui raconte à lui seul l’histoire d’un sport encore jeune au Sénégal.
Un destin qui ne devait rien au padel
« Le padel, je l’ai commencé un peu par hasard. »
À l’origine, Aliou est maçon. Il travaille à Saly, sur des chantiers, sans lien particulier avec un sport qu’il ne connait pas encore. Son quotidien est fait de béton, de construction, de travail manuel. Rien ne le destine à évoluer un jour sur les courts.
Nous sommes en 2016-2017. Le padel est encore un sport confidentiel au Sénégal, ou plus particulièrement à Saly, puisque Saly est la seule ville à abriter des pistes de padel à l’époque. Le premier club est lancé en 2015 à Saly par Jordy Rovira, un espagnol, avec seulement deux terrains… mais une demande déjà forte.
« Il fallait parfois attendre deux semaines pour avoir une place. »
Face à cet engouement naissant, Pascal, un résident de Ngaparou, décide de créer son propre club à Ngaparou, dans la commune d’à côté. Le chantier est confié à l’entreprise pour laquelle travaille Aliou. Le terrain sort de terre… et avec lui, une opportunité inattendue.
Les premiers échanges, entre curiosité et opportunité
Une fois les travaux terminés, Aliou ne quitte pas les lieux. Il se propose à Pascal comme gardien du club. « C’était déjà l’opportunité d’une meilleure situation ». Le patron accepte.
C’est là, dans les heures creuses, que tout commence. « Quand il n’y avait personne, je prenais la raquette pour taper, juste pour m’amuser. »
Un geste simple, presque anodin, mais fondateur.
Son patron remarque rapidement son intérêt et sa progression. Il décide alors de l’intégrer progressivement aux parties organisées au club. Les matchs se jouent le mardi et le jeudi, entre amis venus découvrir ce sport encore méconnu.
Quand il manque un joueur, Aliou est appelé. Il complète. Il apprend. Il s’imprègne.
Sans le savoir, il entre dans un univers qui va transformer sa vie.
La rencontre décisive avec le niveau confirmé
Le véritable tournant intervient avec l’arrivée d’un coach étranger, Zeus Sanchez, à la Palmeraie, nouveau club alors en plein essor à Saly. Le jeune coach espagnol, figure encore méconnue du padel international à cette époque, mais qui lui aussi connaitra un destin hors normes après son passage à Saly, au point d’être reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands entraineurs sur la scène internationale et le circuit professionnel.
« Mon patron m’a envoyé en stage chez lui à la Palmeraie. Zeus m’a tout appris. »
Ce passage marque un avant et un après. Aliou découvre une autre dimension du padel : technique, tactique, structurée.
Sa progression devient rapide, presque fulgurante.
À cette époque, Dakar ne dispose encore d’aucun terrain. Les joueurs de la capitale se déplacent régulièrement à Saly pour jouer… et très vite, pour jouer avec lui.
« Les gens ont commencé à me repérer. Ils voulaient jouer avec moi. »
Le padel sénégalais, version artisanale
À Padel Ngaparou, Aliou ne se contente plus de jouer. Il devient progressivement un élément central du club.
« Je montais les matchs, je complétais les parties, je gérais le planning. On m’a progressivement intégré au staff du club. »
Transmettre avant même d’en avoir conscience
Très tôt, Aliou développe une autre dimension : la transmission.
En 2018, deux jeunes écoliers très amis, Amadou Daffé et Fallou Ngom, passent régulièrement du temps autour des terrains de Ngaparou à la sortie de l’école. Ils observent, traînent, regardent jouer.
Aliou qui fait progressivement leur rencontre, les interpelle.
« Je leur ai dit : prenez une raquette, venez jouer. »
Il leur apprend les bases, les gestes, le jeu avec les vitres. Des séances improvisées, des paniers de balles, des matchs en simple.
Une dynamique naturelle s’installe.
« Ils ont pris goût au padel sans même s’en rendre compte »
Aujourd’hui, ces deux jeunes comptent parmi les meilleurs joueurs du pays. Une évolution qu’il observe avec fierté.

Le passage à Dakar, une nouvelle étape
Après une expérience à la Palmeraie en 2020, puis un passage à Padel Saly en 2021, Aliou décide en 2022 de franchir un cap.
Direction Dakar. Le padel y est en pleine expansion. Les infrastructures se développent, les joueurs se multiplient, la demande explose.
Il rejoint Mama Padel, où il devient rapidement une figure reconnue du coaching à Dakar.
« J’ai accompagné beaucoup de joueurs qui sont aujourd’hui parmi les meilleurs du Sénégal. »
Progressivement, il prend du recul sur la compétition pour se consacrer pleinement à ce qui l’anime le plus. « Ma vraie passion, c’est le coaching. »
Une indépendance assumée
Depuis 2024, Aliou fait le choix de l’indépendance. Il n’est plus affilié à un club. Mais il est un peu partout. Le matin à l’Olympique Club, l’après-midi aux Almadies, il enchaîne les séances de coaching, organise des parties, connecte les joueurs entre eux. « J’ai un gros carnet d’adresses. Je connais beaucoup de monde dans le padel. »
Un rôle hybride, essentiel dans un écosystème encore en structuration.
Une quête permanente de progression
Malgré son expérience, Aliou ne cesse d’apprendre. « J’essaie toujours de m’améliorer et d’agrandir ma compréhension du jeu. »
Son regard est tourné vers l’international. « Mon rêve, c’est d’aller me perfectionner en Espagne, en tant que joueur et coach. » Une ambition lucide, cohérente avec l’évolution du sport.
Une évolution rapide, mais encore limitée
Aliou a vu le padel sénégalais changer en profondeur. « Au début, les gens jouaient pour s’amuser. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus sérieux. »
Le niveau s’est élevé, la compréhension du jeu aussi. Et surtout, la base de pratiquants s’est considérablement élargie.
« Il y a beaucoup plus de sénégalais qui jouent aujourd’hui, et ça me fait plaisir. » Mais un frein demeure. « Le coût. Le padel reste un sport cher. Si c’était accessible comme le football ou d’autres sports, il y aurait énormément de talents sénégalais qui émergeraient. »
Un constat lucide sur les limites structurelles du développement de ce sport au Sénégal.

Une transformation de vie
Le padel a profondément transformé son quotidien.
« Je suis passé de maçon à coach de padel. Aujourd’hui, je gagne beaucoup mieux ma vie qu’il y a dix ans, c’est certain. »
Mais au-delà de l’aspect financier, c’est l’impact humain qui le marque le plus. « Voir des gens progresser grâce à moi, et les entendre me le dire… c’est ça le plus important. »
Une relation forte avec la nouvelle génération
Amadou et Fallou occupent une place particulière dans son parcours.
« Je suis très fier d’eux. »
Il suit leur évolution, les conseille, les encadre à distance.
« Je leur dis de rester simples, de ne pas prendre la grosse tête. Rien n’est acquis. »
Sur Amadou : « C’est un jeune coach à potentiel à Saly. En tant que joueur, il est aujourd’hui dans le top 10. Il a pris les choses au sérieux, il travaille, il s’est mis à la musculation, c’est magnifique. Je l’encourage à aller encore plus haut au classement. »
Sur Fallou : « C’est un coach très prisé à Dakar. Côté joueur, il est un peu foufou dans son jeu, mais il a un potentiel énorme. »
Un regard à la fois exigeant et profondément bienveillant.
Une passion intacte
Aliou continue de vivre le padel au quotidien. Tournois professionnels, vidéos, tutoriels… il reste connecté, curieux, impliqué.
« J’adore passer du temps sur Youtube à revisionner des parties du circuit professionnel ou des tutos et des vlogs sur le padel pour toujours me perfectionner. Je suis tout cela d’un œil attentif, je suis profondément passionné ».
Un symbole du padel sénégalais
Du premier terrain construit à Ngaparou aux multiples clubs qui ont poussé de terre depuis, Aliou Diagne a traversé toutes les étapes du développement du padel au Sénégal.
Son parcours n’est pas seulement celui d’un coach ou d’un joueur. C’est celui d’un pionnier.
Un homme qui, sans le savoir, a accompagné la naissance d’un sport… et qui continue aujourd’hui d’en façonner l’avenir.
Une histoire du padel sénégalais.





